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La crise menace l'Internet du futur

21 Novembre 2008 , Rédigé par Sandrine Publié dans #networkings

Dans les Echos

L'Internet s'est imposé comme une évidence. A tel point qu'on oublie ses transformations profondes pour accompagner l'émergence du Web, puis l'explosion du haut débit, l'interactivité des réseaux sociaux, et le formidable trafic généré par les sites vidéo... Mais cette dynamique qui fait du Net le véritable laboratoire d'innovation des usages est fragile. Le futur de l'Internet a devant lui de nombreux challenges. Il lui faut supporter les 60 % de croissance annuelle de trafic. Les contraintes de qualité de service des différentes applications ne sont pas naturellement adaptées au fonctionnement en « best effort » du Net. Les principes coopératifs qui président à une grande partie des accords d'interconnexion sont mis à mal par les asymétries de trafic. Les protocoles des téléchargements légaux utilisant le « peer to peer » à l'instar de Napster génèrent des phénomènes de thrombose dans les réseaux. Certes, des parades ont été développées, permettant d'optimiser les routes, de répartir à proximité des internautes les contenus les plus souvent demandés, voire de discriminer entre les paquets selon les applications...

Au-delà de ces problèmes d'intendance, d'évolution de son protocole et de ses règles, l'Internet va être confronté à de nouveaux challenges. D'abord, l'Internet mobile. Après avoir été trop tôt annoncé, il va progressivement s'affirmer grâce à des réseaux cellulaires qui offrent des débits comparables aux premiers pas de l'ADSL, à des terminaux aux interfaces évoluées ou aux PC ultraportables, et à des tarifs adaptés. Cet essor va nécessiter plus de spectre, des investissements considérables pour déployer une technologie radio de nouvelle génération, et une convergence accélérée avec les réseaux haut débit filaires.

La deuxième vague attendue va permettre de donner un caractère infini aux connexions, puisqu'il va s'agir de plus en plus de doter les objets (conteneurs, compteurs individuels...) d'étiquettes communicantes pour faire apparaitre l'« Internet des choses ».

Pendant ce temps, une autre aventure a commencé. La moitié des lignes téléphoniques sont trop longues pour supporter la TV en haute définition. Il faut alors déployer des accès en fibre. Les opérateurs américains, qui doivent faire face à des câblo-opérateurs très dynamiques, l'ont compris. Verizon investit autant que les plus grosses compagnies pétrolières. C'est également vrai du leader japonais NTT. En Europe et en France, l'effort est amorcé. Là aussi, l'investissement comporte des risques importants dans la mesure où il n'est pas sûr que le consommateur soit prêt à payer beaucoup plus pour un accès à très haut débit.

Les analystes considèrent le secteur des services de télécommunication comme résilient. Il génère des cash-flows importants et ses revenus sont largement récurrents. Il a connu en 2001-2002 une très grave crise (bulle Internet, bulle des licences 3G), qui l'a forcé à améliorer sa gestion et à consacrer une part importante de ses revenus à restructurer et à alléger sa dette. On a vu ainsi, ces dernières semaines, la plupart des opérateurs surperformer au regard des indices de référence. Les risques de « credit crunch » vont toutefois avoir un effet sur les fusions ou sur les investissements. D'autant que le potentiel de croissance du marché à court terme est limité : on assiste en Europe comme aux Etats-Unis à un ralentissement de la croissance des accès à haut débit, tandis que les revenus des opérateurs mobiles, qui ont constitué le véritable moteur du secteur, ne permettent pas d'espérer des croissances supérieures à 2 ou 3 % sur les principaux marchés européens. C'est donc au moment où les opérateurs devraient investir pour préparer un nouveau cycle de croissance que les investissements risquent d'être ralentis. De plus, la détérioration générale de l'économie conjuguée avec la crise de l'immobilier va avoir un impact sur la consommation par les ménages et par les entreprises. Déjà, on note outre-Atlantique une accélération de la perte de lignes fixes et un arbitrage renforcé du consommateur en faveur du mobile.

La question a dominé fin octobre à New York une table ronde coorganisée par le Citi (Colombus University) et l'Idate. Au premier abord, on n'a rien entendu de bien nouveau. Le président de Verizon a rappelé que la réglementation ne pouvait qu'apparaître comme un frein pour les investisseurs. C'était plus un avertissement qu'une revendication, Verizon et ATT étant dégagés de toute réelle contrainte d'ouverture de leurs infrastructures. Quant à la politique antitrust, elle a laissé se succéder une spectaculaire série d'opérations de fusion et d'acquisition qui ont conduit à regrouper l'essentiel du marché des télécommunications entre 4 opérateurs. Il est toutefois vrai qu'ils ont en face d'eux quelques câblo-opérateurs puissants qui leur reprennent depuis quelque temps des parts du marché du haut débit et du téléphone. Les opérateurs européens ont dû accepter le principe d'une ouverture de leur boucle cuivre en l'absence d'un câble puissant. Ils n'acceptent pas qu'a priori leurs investissements dans la fibre puissent se voir imposer les mêmes obligations que pour le réseau en cuivre. Ce que Bruxelles n'impose pas à proprement parler...

Et si ce que l'on vient de vivre dans la finance devait marquer les idées dans le secteur des télécommunications et de l'Internet ? Joseph Stiglitz, le prix Nobel d'économie, est intervenu en faisant un long parallèle avec la finance. Il avait dénoncé la déréglementation et des expressions telles que l'« autorégulation ». Pour lui, les télécommunications sont aussi dominées par des externalités, des effets « club » qui justifient plus qu'ailleurs l'action du régulateur, et une vigoureuse action antitrust. L'intervention a encouragé l'autre Amérique à rappeler les risques de « digital divide » dans le très haut débit ou les prises de position de Barack Obama pour renforcer la réglementation assurant la « Net neutrality ».

En première conclusion, il est probable que l'on va assister à un certain rapprochement de la régulation sectorielle de part et d'autre de l'Atlantique. Il reste à voir comment, au-delà de la doctrine, les pouvoirs publics vont prendre en compte les effets de cycle de cette industrie, surtout quand ils se doublent d'une crise financière et économique. Pour les Européens, les opportunités de l'Internet du futur ont suffisamment d'importance pour que soient soigneusement identifiées les options permettant de soutenir les investissements.

Yves Gassot est directeur général de l'Idate.
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